Note de lecture – LA LETTRE d’ESPOIR n°7 – Juin 2014

 

Raphaël LIOGIER, Ce populisme qui vient. Conversations pour demain, Textuel, octobre 2013. [112 p.)

Peuple, populaire, populisme(s) ?

En France, en Europe, mes tensions s’accentuent sur des points sensibles tels que l’identité (culturelle, nationale, européenne…), l’accueil (ou le rejet) des étrangers, les fractures territoriales et sociales ; et chacun de faire appel au ‘Peuple’… pour parler au nom de peuple. Que sont donc ces « populismes », connotés péjoratifs, alors qu’on valorise le beau mot de « populaire » qu’on associe à culture, éducation, mouvements, classes… ?

Les courants populistes1 en Europe renaissent avec les mouvements anti-fiscaux scandinaves (Danemark et Norvège, années 1970), tandis qu’au même moment se forme le Front national de Le Pen sur l’identité nationale. Souverainistes, ils s’opposent à Bruxelles, aux étrangers et aux immigrés. Les incertitudes liées aux crises pétrolières (années 70), à la mondialisation (après 1989), à la crise financière (2008), sont associées à leurs fortes poussées2.
Les chiffres électoraux du FN en France sont-ils moins impressionnants que ceux de ses homologues européens. Pas de quoi se rassurer : la diffusion du « populisme » n’en est que plus insidieuse et dangereuse. R. LIOGIER appelle ce processus : « populisme liquide » ; il s’infuse d’autant mieux dans de nombreux relais de formation d’opinion : intellectuels, syndicats, partis, groupes d’influence, et, à la suite, dans les partis et mouvements de gouvernement courant après… ces opinions.

Les thèses des « populistes » ? L’auteur constate que « le ‘’peuple’’ du populisme n’a aucune caractéristique précise… pour pouvoir revêtir n’importe lesquelles selon les besoins. Le peuple n’est rien et il est tout à la fois, partout et nulle part, pourtant chacun semble savoir de quoi il parle. » [p.14] Le vide de la notion permet de la charger de ce que l’on veut justifier… au nom du peuple ; de faire appel au bon sens populaire, aux valeurs communes, définis comme des acquis fondés sur les traditions nationales – sans en faire la généalogie historique. L’essentiel est de se défendre « contre » ce qui est « ressenti » comme menace : les us et coutumes apportés par les autres – les ‘étrangers’, ‘eux’. Fortement associée à cette défense de l’identité3 : la notion de déclin (économique…), de décadence (morale, éducative, sociale…), en référence à un « avant » : le célèbre « c’était mieux… avant !», sans que l’on définisse quand se situe cet avant – l’âge d’or ? L’objectif est de faire partager un sentiment d’appartenance plus émotionnel que rationnel.

Par ce court et percutant essai, R. LIOGIER nous offre une introduction pertinente pour prendre la mesure de « ces populismes qui viennent », et d’apprendre à s’y confronter – les analyser sans concession, participer inlassablement à leur prévention, notamment par notre action auprès des plus vulnérables.

Henry COLOMBANI
Et pour aller plus loin :
. Michel WIEVIORKA, Le Front national, entre extrémisme, populisme et démocratie, Maison des Sciences de l’Homme, coll. « Interventions », 2013.
. « Populismes », revue Critique, collectif, n° 776-777, février 2012.
. Dominique REYNIE, Populisme : la pente fatale, Plon, 2011. (Prix du livre politique, Prix des députés 2012)
. Raphaël LIOGER, Le Mythe de l’islamisation. Essai sur une obsession collective, Seuil, 2012.
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1 Une des premières utilisations du terme est attestée en russe « Narodnitchesvo » ou en américain dans « Populism », qu’on traduit en français par « populisme » dans les dictionnaires au début des années 1930. A la fin du XIXe siècle, la tradition française désignait ces phénomènes sous les termes de « bonapartisme » ou de « boulangisme ». C’est cependant en France, dans les années 50, que le populisme européen se développe à nouveau, avec le « poujadisme ».
2 Les libéraux autrichiens du FPÖ (1999, Jörg Haider au gouvernement, 28% aux législatives de 2008) ; les « Vrais Finlandais » (19% en 2011) ; le Parti de la Liberté aux Pays-Bas (16% en 2010); l’Union démocratique du Centre (UDC) Suisse – anti-immigrés et anti-UE, devient le premier parti. Viktor Orban et le Fidesz en Hongrie prennent le pouvoir (2010, 52,7%) … La Ligue du Nord en Italie – qui a participé aux gouvernements de Berlusconi – et le Vlaams Blok (devenu Vlaams Belang : Intérêt flamand ») en Belgique est la première formation politique belge avec 17,4% des suffrages… 3 Sur les risques de l’utilisation du concept d’identité, voir le très éclairant petit livre du sociologue Jean-Claude KAUFMANN : « Identités, la bombe à retardement », Textuel, 2014.

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