Note de lecture – Lettre d’ESPOIR n°9 – mars 2014

 

Mesurer la pauvreté des enfants ?
Nouveaux tableaux de classement de la pauvreté des enfants dans les pays riches
UNICEF / Centre de recherche Innocenti, Bilan 10  © Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF), mai 2012

Hasard des lectures ? Ou choc des questions qui indignent ? Dans le même temps, on peut mettre en articulation :
1 – la nouvelle version du rapport « Mesurer la pauvreté des enfants. Nouveaux tableaux de classement de la pauvreté des enfants dans les pays riches »  (UNICEF / Centre de recherche Innocenti, Bilan 10)[1]
2 – la récente Lettre ouverte de l’association des Directeurs de l’enfance et de la famille (ANDEF), adressée à la Secrétaire d’Etat chargée de la Famille, des Personnes âgées et de l‘Autonomie, s’intitule « La protection de l’enfance en danger ».
3 – et, complétant cette approche quantitative par une lecture de mise en perspective, le rapport de l’OCDE sur l’accroissement des inégalités entre riches et pauvres – plus précisément, entre pauvres et classes moyennes, accentuant encore l’impact de la « crise » dans ses effets de « décrochage », et pour les victimes, un ressenti d’abandon.
Il est impossible, enfin, de ne pas ajouter, mais bien plus qu’en codicille, le travail de réflexion qui va (qui devrait, qui doit …) s’amorcer, une fois retombés les intenses « Je suis Charlie ! » de l’immense manifestation du 11 janvier dernier : ce à quoi nous alerte l’insuffisante prise en compte de la prévention – au sens le plus fort et le plus global -, tant en théories qu’en pratiques, en moyens humains et financiers suffisamment renouvelés et adaptés aux modes contemporains et futurs de nos sociétés pluralistes, mondialisées, hyper communicationnelles et complexes…

Comment ne pas mettre ces alertes sur le même côté de la balance, tout particulièrement au moment où notre association ESPOIR-CFDJ se prépare à célébrer son centenaire. Elle st entrain d’approfondir sa réflexion sur son histoire, ses pratiques et ses stratégies,  à travers les différents contextes politiques, économiques et sociaux qu’elle a traversés. Si cela donne de la couleur à ce que nous allons mettre en valeur, cela impose une plus grande lucidité. A nos débuts, émergent les premières démarches des femmes et des hommes pionniers qui, de tâtonnements en essais, allaient inventer, avec la fin des bagnes pour enfants, la doctrine de l’intérêt de l’enfant et de la protection de l’enfance, la justice des mineurs et les juges pour enfants, les foyers de semi-liberté, la prévention de la délinquance ; sans omettre d’étendre leurs ‘œuvres’ aux activités médicosociales, de solidarité et d’insertion, etc.

Aujourd’hui – parmi bien d’autres indicateurs – ce rapport à échelle de l’Europe nous alerte :

D’abord, ses données principales :

Selon le rapport, la France se situe au 14ème rang des 35 pays étudiés, avec 8,8% d’enfants pauvres si l’on considère la « pauvreté relative », ce qui la positionne dans les moins bons élèves des pays les plus riches. Et si l’on retient comme indicateur un « taux de privation », la France compte 10,1% d’enfants pauvres[2].

Mais pourquoi associer ces données chiffrées, d’ordre économique ou d’accessibilité aux droits, à l’éducation, à la santé, au capital culturel… à nos champs d’intervention qui sont plus spécifiquement la protection et la prévention sous leurs modes d’activités et de pratiques les plus diverses ? D’emblée, il faut entendre l’avertissement exposé dans l’Introduction :

 

« D’un point de vue économique, à l’exception du très court terme, la société a donc tout intérêt à prévenir la pauvreté des enfants. Le principe même d’une prise en charge des enfants est encore plus important. Compte tenu du fait que les enfants ne disposent que d’un certain temps pour se développer mentalement et physiquement de façon normale, l’engagement de les protéger doit être respecté dans les bons comme dans les mauvais moments. Une société qui ne tient pas cet engagement, même en période de difficulté économique, fait défaut à ses citoyens les plus vulnérables et accumule en outre des problèmes sociaux et économiques insolubles qui se poseront dans un avenir très proche.

C’est dans cet état d’esprit que nous présentons aux responsables politiques, aux journalistes et à l’opinion publique cet aperçu comparatif de la pauvreté des enfants dans les pays industrialisés… »
Deux leçons peuvent être tirées de ces constats et nous aider à nous renforcer dans nos convictions. Une troisième étant l’appel à un effort d’information et de communication, recentré sur ces deux enjeux, avec ce que cela suppose de maîtrise des nos moyens face aux grands medias de plus en plus préoccupés par l’éphémère émotionnel ou compassionnel…

D’abord, donc, un rappel de ce au nom de quoi nous agissons : protéger les êtres vulnérables, dont les enfants, au nom des principes qui nous retiennent : intérêt de l’enfant, droits de l’enfant…[3] Ce qui implique de passer de la prévention de la pauvreté des enfants à la prise en charge. Le motif fondateur, la vulnérabilité, est ici souligné : « les enfants ne disposent que d’un certain temps pour se développer mentalement et physiquement de façon normale… »

Ensuite, l’avertissement sur la question du long terme : la non (ou la mal-) prévention d’aujourd’hui est une hypothèque qui pèse sur l’avenir des intéressés, de leur proches et de la société des générations qui viennent. Une hypothèque d’autant plus lourde que la vitesse des changements de modèles (des connaissances, des modes d’agir, des références éthiques… ) va s’accélérant, accentuant encore l’écart entre la solution d’aujourd’hui – c’est déjà celle d’hier ! – et la réponse qu’exige demain… Là aussi, la formule validée du principe de responsabilité[4] en matière d’environnement et de développement durable mérite d’être méditée et activée. Mais qui a capacité, nous murmure l’évidence du bon sens, en temps de crises, de tensions, d’urgence… de réellement investir à moyen/long terme : cela ne suppose-t-il pas des marges de manœuvres, tant en capital social que culturel ou économique ?

Une part de la méthode nécessaire, ne se trouve-t-elle pas, au moins dans ses lignes de force, dans les références de notre Projet associatif  ESPOIR-CFDJ ? Les valeurs défendues par l’association, la déclinaison opérationnelle au service des personnes et, tout particulièrement, les pratiques à conforter et à développer

Apprenons à nous l’approprier pour mieux le réinventer.

Henry Colombani

****

[1] Les auteurs précisent  : « Le présent rapport présente les dernières données comparables à

l’échelle internationale sur les privations et la pauvreté relative des enfants. Réunies, ces deux mesures distinctes fournissent l’aperçu le plus complet actuellement disponible de la pauvreté des enfants

dans l’ensemble des pays les plus riches. » (Introduction)

[2] Le rapport combine deux formes de mesure différentes mais complémentaires de la pauvreté, ce qui donne une photographie relativement précise du positionnement de la France. Le « taux de privation » se réfère à l’accès à des « variables » essentielles, par exemple le fait de manger des fruits et légumes frais tous les jours, de disposer de livres adaptés à l’âge de l’enfant à la maison ou encore de pouvoir profiter d’un endroit calme avec de l’espace pour faire ses devoirs. Quant à la « pauvreté relative », on considère qu’un enfant est « pauvre » s’il vit dans un ménage dont le revenu est inférieur à 50% du revenu médian par ménage.

[3] On peut relire à cet égard les remarques de Michel CHAUVIERE, « Faut-il encore distinguer l’intérêt de l’enfant et les Droits de l’enfant ? », lors de la Journée qu’exige demain d’Etude d’ESPOIR-CFDJ, le 8/12/2011 : Parent s responsables ? Parents coupables, Actes, p. 8.

[4] On peut relire avec des yeux neufs, en l’appliquant au domaine de la prévention, l’ouvrage de Hans JONAS : Le principe de responsabilité (1979) avec les principes désormais célèbres : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre » ; « Agis de façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie. »

Et ce type d’engagement de la responsabilité individuelle est inséparable d’une responsabilité collective dans l’agir humain : désormais, l’homme a la puissance matérielle de détruire l’humanité et/ou les conditions de vie de l’humanité de demain ; il a en même temps de nouvelles obligations. Le devoir est pensé non à partir du faire effectif, mais à partir du pouvoir faire, ce qui oblige : « Le bien-être, l’intérêt, le sort d’autrui a été remis entre mes mains du fait des circonstances ou d’une convention, ce qui veut dire que mon contrôle sur cela inclut en même temps mon obligation pour cela…»

Comments are closed