Note de lecture – LETTRE ESPOIR n°11 – décembre 2015

 

Laurent MUCCHIELLI (sous la direction de), La délinquance des jeunes, coll. « Les études », n°5402-03, La Documentation française, novembre 2014. [156 p. 14,80 €]

Comme elle est tenace, la tradition ancienne qui associe classes laborieuses et classes dangereuses, jeunesse – soit jeunes des classes populaires… – et dangerosité ! Que nous dit-elle sur la perception de la violence, la définition de la délinquance, selon les époques, les cultures ? Le regard du sociologue Laurent Mucchielli , en prélude à cet ouvrage collectif, invite à réfléchir au très grand écart qui existe entre la masse des connaissances élaborées par les disciplines traitant de ces sujets et l’absence de prise en compte qui en est faite dans le débat public.

Un tel « recul », nécessaire pour prendre en considération les recherches et les travaux scientifiques, est difficile. Y font obstacle aussi bien les pressions des enjeux politiques, la surexposition médiatique, les réflexes de l’opinion – essentiellement sur le registre « moral ». Mais l’opération est difficile car les formes et contenus des contextes historiques se chevauchent eux-mêmes d’une époque à l’autre, notamment à travers les générations qui se superposent et coexistent avec de fortes différences de « ressentis ».

Un des intérêts majeurs de l’ouvrage : l’approche historique sur la longue durée – du Moyen-âge à nos jours – présentée par les trois premiers chapitres ; sont ainsi proposés les points-clés des très nombreux travaux sur l’évolution des représentations et des conceptions. On y voit à l’œuvre une « archéologie d’une construction sociale » qui fait apparaître l’émergence de la notion de jeunesse, puis de son contrôle éthique ; la violence (physique et sexuelle, notamment chez les jeunes mâles célibataires) étant progressivement réorientée vers des espaces de civilisation des mœurs, les formes admissibles de violence étant peu à peu appropriées par l’Etat s’instituant.

Après un premier chapitre qui traite des « Violences et délinquances juvéniles dans la longue durée historique » (Xavier Rousseaux et Veerle Massin), le chapitre 2 – « De Gavroche aux Blousons noirs. La construction de la délinquance juvénile comme problème public (Jean-Jacques Yvorel)» – retrace l’évolution de la figure du « Gamin de Paris » (valorisé jusqu’au mythe par le Victor Hugo des Misérables, dont on notera la position solitaire et visionnaire en un temps où les gens de lettres écrivaient leur mépris pour ces rebuts sociaux en des termes qu’on ne pourrait imaginer de nos jours…) jusqu’à celle des « Blousons noirs », ainsi désignés à la fin des années 50, en passant par celle des « Apaches » parisiens du début du XXe siècle, qui devient « l’archétype du danger social, le parangon du crime… »
L’analyse des années 1800 à 1960 révèle une constante importante : « Dès qu’elle est ‘inventée’, et chaque fois qu’elle occupe le devant du débat public, la délinquance juvénile est présentée comme connaissant une extension inédite, et comme nécessairement plus grave et plus violente que naguère, un naguère qui n’est généralement pas daté. » De plus, en se repliant sur le registre moral, « on évoque principalement la responsabilité des parents et surtout les pratiques culturelles des jeunes… » En un mot, l’on produit et reproduit à chaque fois le processus de « population-cible » !
Le chapitre 3, traité par Mucchielli, – « L’évolution de la délinquance des mineurs en France depuis les années 1970 » s’attache aux problématique de définition et de mesure, les enquêtes en population générale montrant une stabilité des phénomènes mais une délinquance des mineurs de plus en plus judiciarisée.
L’on retrouve ici, clairement illustrées par les tableaux des évolutions statistiques du nombre de mineurs mis en cause dans les procédures, les hypothèses que l’auteur construit dans les travaux précédents et qui ont contribué à sa réputation scientifique et militante. L’assise de son approche semble bien résumée dans cette sorte de principe de précaution – d’abord, démarche épistémologique – qu’il énonce sur l’acte de mesurer en forme de trois règles d’or de l’analyse statistique en sciences humaines :
1) On ne peut rien dire d’un chiffre si l’on ignore comment il a été fabriqué.
2) Un seul chiffre ne saurait permettre de décrire ni mesurer un phénomène social complexe.
3) Les chiffres ne ‘parlent pas d’eux-mêmes’, c’est nous qui les faisons parler.

Cette approche, qu’accompagne une éthique, invite à produire un travail de « déconstruction » des a priori culturels de toute espèce, à prendre en compte la contextualité de toute production sociale et à évaluer le caractère historique de ces « construits », c’est-à-dire à mesurer et comparer les étapes de leur évolution.
Un des premiers résultats de cette analyse tend à montrer que « contrairement à une idée courante du débat public, au plan national, il n’y a pas eu de croissance spectaculaire et spécifique de la délinquance des mineurs du point de vue des institutions qui la prennent en charge, à l’exception d’une courte période (1994-1998). »
Les chapitres suivants complètent le voyage qui nous est proposé sur différents axes des problématiques de la délinquance des jeunes : 4. Les délinquances juvéniles : diversité des parcours et construction des « carrières » (Laurent Mucchielli) – 5. Les violences sexuelles commises par des mineurs (Véronique le Goaziou) – 6. Les bandes de jeunes dans la France contemporaine (Marwan Mohammed)
Christophe Daadouch, avec le chapitre 7 : « Que reste-t-il de l’ordonnance du 2 février 1945 ? », propose une lecture particulièrement aiguë du devenir d’une vieille dame qui célèbre cette année – malheureusement d’une manière trop discrète – ses 70 ans : l’ordonnance du 2 février 1945, issue des travaux du Conseil national de la Résistance, avec bien d’autres mesures qui ont structuré après la seconde guerre mondiale l’Etat-providence en France, et qui régit le droit pénal des mineurs.
70 ans … et peu retouchée, si ce n’est à la marge, pendant une trentaine d’années, puis soumise à une frénésie de réformes : une trentaine en 20 ans…, « relativisant son caractère sacré… » Une formule illustre cette accélération qui aboutira à la réforme de la loi du 5 mars 2007, celle d’un futur président de la République, alors ministre de l’Intérieur, énonçant « qu’on n’était plus mineur aujourd’hui en 2006 comme on l’état en 1945… », ou précisant sa pensée ‘anthropologique’ : « Un garçon de 17 ans, qui mesure 1,90 m, qui frappe à terre avec une violence inouïe un photographe ou une petite jeune fille, l’emmener au tribunal pour enfants, il n’a plus rien d’un enfant, c’est parfaitement ridicule.» C’est évidemment oublier les fondamentaux de la justice des mineurs et qui va fonder le socle de la démarche : prévenir, éduquer, punir… Justice qui repose sur la figure centrale du Juge des enfants (les tribunaux pour enfants ayant été créés en 1912…), « compétent tant au pénal qu’au civil, pouvant passer d’une procédure à l’autre à tout moment, avec une souplesse procédurale sans égale… Au pénal il est même compétent à toutes les étapes : juge d’instruction, juge des libertés et de la détention, juge de jugement, et, depuis la loi du 9 mars 2004, juge d’application des peines pour les mineurs incarcérés. »
C’est à ce statut que de récentes lois – d’après les recommandations du rapport Varinard, en 2008 -, ont porté atteinte, notamment avec, par l’institution des tribunaux correctionnels pour mineurs, présence de juges non spécialisés voire s’ouvrant à des jurys populaires. De même, dans les mesures pour combattre les « récidivistes », l’instauration d’une automaticité de peines et de peines planchers, est venue mettre à mal le principe d’individualisation des peines. Sans entrer ici dans des détails juridiques qui supposent des précisons et nuances qui ne sont pas de notre compétence, retenons l’évaluation générale proposée par Daadouch, qui a fait passer « de la primauté de l’éducatif à l’automaticité de la réponse pénale ».
La situation des services de la Protection judiciaire de la Jeunesse (PJJ), qui est au cœur des démarches d’accompagnement des mineurs sous main de justice, a été bousculée par les réformes successives, notamment celle de 2007, malmenant « une culture éducative qui se transmettait depuis plusieurs générations et donnait du sens à l’engagement professionnel […] En somme, le dispositif s’est substitué à l’éducatif… » Plus généralement, on est ainsi passé « de l’irresponsabilité du mineur à une responsabilité atténuée… »
Enfin, un dernier chapitre (8) propose une évaluation des prises en charge des jeunes délinquants (Virginie Gautron), en mettant l’accent sur deux lignes de force mises en œuvre ces dernières années : Le développement de nouvelles sanctions centrées sur la responsabilisation des mineurs primodélinquants ; L’évolution des prises en charge des mineurs multiréitérants : entre éducation sous contrainte et contention.
L’auteure y traite des dispositifs intermédiaires d’éducation sous contrainte, avec les mesures de liberté surveillée, les TIG (travaux d’intérêt général) et, ce qui a le plus marqué le changement vis-à-vis des principes de l’« éducabilité » des mineurs délinquants, un développement des mesures de placement à visée « contenante » (au sens de contention), dont les CER (centres éducatifs renforcés) et les CEF (centres éducatifs fermés), depuis les années 90.
Pour conclure, on ne peut qu’inviter les acteurs concernés du champ du travail social et de l’éducation à se ressourcer dans cette riche palette de contributions, précieux état des lieux de la situation de la délinquance des jeunes et des dispositifs qui en accompagnent la prise en charge par les politiques publiques. Le lecteur y trouvera de nombreux tableaux descriptifs et explicatifs ainsi que des références bibliographiques récentes. Et un bel argumentaire pour combattre les jugements de valeurs à l‘emporte-pièce et soutenir l’endurance dans la description des faits, la patience pour leur décryptage, conditions requises pour construire, en tâtonnant, de réponses possibles.
Henry COLOMBANI

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