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Lorsque j’ai pris mes fonctions de directeur en 2013, j’ai emmené dans mes valises un partenaire que je souhaitais vraiment partager avec les enfants du placement familial, la Scène de Sénart, un lieu culturel de proximité mais dont les équipes s’attachent au fil des années à proposer des spectacles variés et surtout tellement originaux que chacun, petits et grands peut y trouver le moment qui éveillera chez lui son goût pour le spectacle vivant. Il faut aussi dire que la Scène de Sénart dispose d’un service spécialisé dans l’accueil des groupes et consacre une partie de son budget à proposer des tarifs très préférentiels aux organismes socio-éducatifs. Son directeur et ses équipes sont des « chevaliers » de la culture pour tous !

Cette idée a fait particulièrement écho chez Brigitte Arnaud, éducatrice spécialisée et référente au PF de Melun, qui comme moi croit que les enfants de nos services ont droit au meilleur et au beau pour s’en nourrir, grandir, s’épanouir, les aider à devenir des adultes capables de faire des choix et de les défendre. Cet apprentissage du choix personnel nous allons donc l’aborder en apprenant à dire « j’ai aimé ou je n’ai pas aimé pour telle ou telle raison ».

La première année de ce partenariat, nous avons sélectionné quelques spectacles entre nous pour inviter les enfants à la découverte et à la variété.

« L’homme cirque » avec ce clown, accordéoniste, acrobate, funambule, homme canon.. mais aussi monteur de chapiteau, qui nous fait partager adrénaline et poésie, rires et frissons, surtout lorsqu’il termine le spectacle en partant seul sur un fil vers la lune avec son frêle balancier …. Quelle modernité dans le respect des traditions du cirque et les plus jeunes sont ressortis avec de la lumière dans les yeux et une grande interrogation, « mais il va où le monsieur ? » et nous avons laissé place à l’imaginaire.

Puis, ce fût le tour des 15 adolescents pour le spectacle « Kiss and Cry ». Imaginez des acteurs qui projettent leurs doigts sur un écran géant et vous font ressentir toutes les émotions du sentiment amoureux et du temps qui passe, pendant qu’une foule de technicien, visibles par les spectateurs réalisent un jeu de scène bluffant à base d’objets détournés et dont la projection autour des « personnages-doigts » fabrique le contexte nécessaire. Deux fois 10 doigts, ceux d’une femme plus sensuels et ceux d’un homme plus forts et masculins qui suscitent, murmurent ce que les adolescents n’osent exprimés. Si certains se sont réfugiés derrière les mots « lent et ennuyeux », les ados ont pu dire aussi « originalité, ingéniosité, … » et parler du détournement qui permet d’exprimer plus facilement les choses délicates … Bel outil pour nous durant les prochains entretiens !

Le spectacle Linéa c’est 2 acteurs jongleurs qui usent de tout leur talent pour faire apparaitre lignes, traits, arabesque et écrivent dans l’air avec de la corde. Le côté très visuel a enthousiasmé les enfants et leur a fait dire « avec seulement 3 bouts de ficelles ils m’ont donné envie de faire des choses mais ça doit être dur… », l’art susciterait il des vocations et l’envie de connaitre ses propres capacités même au prix d’un effort?

Nous n’aurions pu éviter durant cette année le spectacle « déjanté » qui nous contera le parcours d’une petite fille partie explorer l’album photos de son histoire … tout un programme pour les enfants du PF…. Un conte pop, une musique entre rock et berceuse, qui a laissé nos jeunes sans mot …mais tellement réflexifs que nous n’avons pas osé questionner leur ressenti.

Que serait l’art s’il refusait d’entrer dans son époque, alors nous voici partis avec 15 adolescents pour un spectacle de Hip Hop, mais au-delà de la danse, en joignant le corps à la parole cinq danseuses parlent d’elles, de ce qu’est la vie d’une femme danseuse, de leur bonheur de créer, de leur liberté quand elles dansent mais aussi du regard des autres. Si nous avions âprement négocié pour obtenir de la place à ce spectacle car les jeunes avaient été très demandeurs et que les places étaient rares, il n’a finalement pas fait l’unanimité, car le hip hop c’est peut-être avant tout pour eux un défouloir et ils ont été surpris, presque « cueillis » par le fait que l’on puisse parler de soi à travers son corps, ce choix d’interprétation les a peut-être un peu dérangé !

La saison suivante sera celle durant laquelle les enfants vont expérimenter vraiment le choix. Nous allons les inviter à une soirée d’organisation, mélanger petits et grands, il va falloir s’écouter et laisser de la place aux petits et sélectionner des spectacles sur la base d’une image et d’un résumé. Les contraintes seront importantes, les dates, les horaires, le coût … et aussi cette chose impensable, se tromper !!

Mais nous allons leur faire confiance et laisser le groupe se construire et nous vous raconterons la suite l’an prochain !

Sylvie FABRE

Directrice du Pôle de Melun

 

Raphaël LIOGIER, Ce populisme qui vient. Conversations pour demain, Textuel, octobre 2013. [112 p.)

Peuple, populaire, populisme(s) ?

En France, en Europe, mes tensions s’accentuent sur des points sensibles tels que l’identité (culturelle, nationale, européenne…), l’accueil (ou le rejet) des étrangers, les fractures territoriales et sociales ; et chacun de faire appel au ‘Peuple’… pour parler au nom de peuple. Que sont donc ces « populismes », connotés péjoratifs, alors qu’on valorise le beau mot de « populaire » qu’on associe à culture, éducation, mouvements, classes… ?

Les courants populistes1 en Europe renaissent avec les mouvements anti-fiscaux scandinaves (Danemark et Norvège, années 1970), tandis qu’au même moment se forme le Front national de Le Pen sur l’identité nationale. Souverainistes, ils s’opposent à Bruxelles, aux étrangers et aux immigrés. Les incertitudes liées aux crises pétrolières (années 70), à la mondialisation (après 1989), à la crise financière (2008), sont associées à leurs fortes poussées2.
Les chiffres électoraux du FN en France sont-ils moins impressionnants que ceux de ses homologues européens. Pas de quoi se rassurer : la diffusion du « populisme » n’en est que plus insidieuse et dangereuse. R. LIOGIER appelle ce processus : « populisme liquide » ; il s’infuse d’autant mieux dans de nombreux relais de formation d’opinion : intellectuels, syndicats, partis, groupes d’influence, et, à la suite, dans les partis et mouvements de gouvernement courant après… ces opinions.

Les thèses des « populistes » ? L’auteur constate que « le ‘’peuple’’ du populisme n’a aucune caractéristique précise… pour pouvoir revêtir n’importe lesquelles selon les besoins. Le peuple n’est rien et il est tout à la fois, partout et nulle part, pourtant chacun semble savoir de quoi il parle. » [p.14] Le vide de la notion permet de la charger de ce que l’on veut justifier… au nom du peuple ; de faire appel au bon sens populaire, aux valeurs communes, définis comme des acquis fondés sur les traditions nationales – sans en faire la généalogie historique. L’essentiel est de se défendre « contre » ce qui est « ressenti » comme menace : les us et coutumes apportés par les autres – les ‘étrangers’, ‘eux’. Fortement associée à cette défense de l’identité3 : la notion de déclin (économique…), de décadence (morale, éducative, sociale…), en référence à un « avant » : le célèbre « c’était mieux… avant !», sans que l’on définisse quand se situe cet avant – l’âge d’or ? L’objectif est de faire partager un sentiment d’appartenance plus émotionnel que rationnel.

Par ce court et percutant essai, R. LIOGIER nous offre une introduction pertinente pour prendre la mesure de « ces populismes qui viennent », et d’apprendre à s’y confronter – les analyser sans concession, participer inlassablement à leur prévention, notamment par notre action auprès des plus vulnérables.

Henry COLOMBANI
Et pour aller plus loin :
. Michel WIEVIORKA, Le Front national, entre extrémisme, populisme et démocratie, Maison des Sciences de l’Homme, coll. « Interventions », 2013.
. « Populismes », revue Critique, collectif, n° 776-777, février 2012.
. Dominique REYNIE, Populisme : la pente fatale, Plon, 2011. (Prix du livre politique, Prix des députés 2012)
. Raphaël LIOGER, Le Mythe de l’islamisation. Essai sur une obsession collective, Seuil, 2012.
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1 Une des premières utilisations du terme est attestée en russe « Narodnitchesvo » ou en américain dans « Populism », qu’on traduit en français par « populisme » dans les dictionnaires au début des années 1930. A la fin du XIXe siècle, la tradition française désignait ces phénomènes sous les termes de « bonapartisme » ou de « boulangisme ». C’est cependant en France, dans les années 50, que le populisme européen se développe à nouveau, avec le « poujadisme ».
2 Les libéraux autrichiens du FPÖ (1999, Jörg Haider au gouvernement, 28% aux législatives de 2008) ; les « Vrais Finlandais » (19% en 2011) ; le Parti de la Liberté aux Pays-Bas (16% en 2010); l’Union démocratique du Centre (UDC) Suisse – anti-immigrés et anti-UE, devient le premier parti. Viktor Orban et le Fidesz en Hongrie prennent le pouvoir (2010, 52,7%) … La Ligue du Nord en Italie – qui a participé aux gouvernements de Berlusconi – et le Vlaams Blok (devenu Vlaams Belang : Intérêt flamand ») en Belgique est la première formation politique belge avec 17,4% des suffrages… 3 Sur les risques de l’utilisation du concept d’identité, voir le très éclairant petit livre du sociologue Jean-Claude KAUFMANN : « Identités, la bombe à retardement », Textuel, 2014.

 

Mesurer la pauvreté des enfants ?
Nouveaux tableaux de classement de la pauvreté des enfants dans les pays riches
UNICEF / Centre de recherche Innocenti, Bilan 10  © Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF), mai 2012

Hasard des lectures ? Ou choc des questions qui indignent ? Dans le même temps, on peut mettre en articulation :
1 – la nouvelle version du rapport « Mesurer la pauvreté des enfants. Nouveaux tableaux de classement de la pauvreté des enfants dans les pays riches »  (UNICEF / Centre de recherche Innocenti, Bilan 10)[1]
2 – la récente Lettre ouverte de l’association des Directeurs de l’enfance et de la famille (ANDEF), adressée à la Secrétaire d’Etat chargée de la Famille, des Personnes âgées et de l‘Autonomie, s’intitule « La protection de l’enfance en danger ».
3 – et, complétant cette approche quantitative par une lecture de mise en perspective, le rapport de l’OCDE sur l’accroissement des inégalités entre riches et pauvres – plus précisément, entre pauvres et classes moyennes, accentuant encore l’impact de la « crise » dans ses effets de « décrochage », et pour les victimes, un ressenti d’abandon.
Il est impossible, enfin, de ne pas ajouter, mais bien plus qu’en codicille, le travail de réflexion qui va (qui devrait, qui doit …) s’amorcer, une fois retombés les intenses « Je suis Charlie ! » de l’immense manifestation du 11 janvier dernier : ce à quoi nous alerte l’insuffisante prise en compte de la prévention – au sens le plus fort et le plus global -, tant en théories qu’en pratiques, en moyens humains et financiers suffisamment renouvelés et adaptés aux modes contemporains et futurs de nos sociétés pluralistes, mondialisées, hyper communicationnelles et complexes…

Comment ne pas mettre ces alertes sur le même côté de la balance, tout particulièrement au moment où notre association ESPOIR-CFDJ se prépare à célébrer son centenaire. Elle st entrain d’approfondir sa réflexion sur son histoire, ses pratiques et ses stratégies,  à travers les différents contextes politiques, économiques et sociaux qu’elle a traversés. Si cela donne de la couleur à ce que nous allons mettre en valeur, cela impose une plus grande lucidité. A nos débuts, émergent les premières démarches des femmes et des hommes pionniers qui, de tâtonnements en essais, allaient inventer, avec la fin des bagnes pour enfants, la doctrine de l’intérêt de l’enfant et de la protection de l’enfance, la justice des mineurs et les juges pour enfants, les foyers de semi-liberté, la prévention de la délinquance ; sans omettre d’étendre leurs ‘œuvres’ aux activités médicosociales, de solidarité et d’insertion, etc.

Aujourd’hui – parmi bien d’autres indicateurs – ce rapport à échelle de l’Europe nous alerte :

D’abord, ses données principales :

Selon le rapport, la France se situe au 14ème rang des 35 pays étudiés, avec 8,8% d’enfants pauvres si l’on considère la « pauvreté relative », ce qui la positionne dans les moins bons élèves des pays les plus riches. Et si l’on retient comme indicateur un « taux de privation », la France compte 10,1% d’enfants pauvres[2].

Mais pourquoi associer ces données chiffrées, d’ordre économique ou d’accessibilité aux droits, à l’éducation, à la santé, au capital culturel… à nos champs d’intervention qui sont plus spécifiquement la protection et la prévention sous leurs modes d’activités et de pratiques les plus diverses ? D’emblée, il faut entendre l’avertissement exposé dans l’Introduction :

 

« D’un point de vue économique, à l’exception du très court terme, la société a donc tout intérêt à prévenir la pauvreté des enfants. Le principe même d’une prise en charge des enfants est encore plus important. Compte tenu du fait que les enfants ne disposent que d’un certain temps pour se développer mentalement et physiquement de façon normale, l’engagement de les protéger doit être respecté dans les bons comme dans les mauvais moments. Une société qui ne tient pas cet engagement, même en période de difficulté économique, fait défaut à ses citoyens les plus vulnérables et accumule en outre des problèmes sociaux et économiques insolubles qui se poseront dans un avenir très proche.

C’est dans cet état d’esprit que nous présentons aux responsables politiques, aux journalistes et à l’opinion publique cet aperçu comparatif de la pauvreté des enfants dans les pays industrialisés… »
Deux leçons peuvent être tirées de ces constats et nous aider à nous renforcer dans nos convictions. Une troisième étant l’appel à un effort d’information et de communication, recentré sur ces deux enjeux, avec ce que cela suppose de maîtrise des nos moyens face aux grands medias de plus en plus préoccupés par l’éphémère émotionnel ou compassionnel…

D’abord, donc, un rappel de ce au nom de quoi nous agissons : protéger les êtres vulnérables, dont les enfants, au nom des principes qui nous retiennent : intérêt de l’enfant, droits de l’enfant…[3] Ce qui implique de passer de la prévention de la pauvreté des enfants à la prise en charge. Le motif fondateur, la vulnérabilité, est ici souligné : « les enfants ne disposent que d’un certain temps pour se développer mentalement et physiquement de façon normale… »

Ensuite, l’avertissement sur la question du long terme : la non (ou la mal-) prévention d’aujourd’hui est une hypothèque qui pèse sur l’avenir des intéressés, de leur proches et de la société des générations qui viennent. Une hypothèque d’autant plus lourde que la vitesse des changements de modèles (des connaissances, des modes d’agir, des références éthiques… ) va s’accélérant, accentuant encore l’écart entre la solution d’aujourd’hui – c’est déjà celle d’hier ! – et la réponse qu’exige demain… Là aussi, la formule validée du principe de responsabilité[4] en matière d’environnement et de développement durable mérite d’être méditée et activée. Mais qui a capacité, nous murmure l’évidence du bon sens, en temps de crises, de tensions, d’urgence… de réellement investir à moyen/long terme : cela ne suppose-t-il pas des marges de manœuvres, tant en capital social que culturel ou économique ?

Une part de la méthode nécessaire, ne se trouve-t-elle pas, au moins dans ses lignes de force, dans les références de notre Projet associatif  ESPOIR-CFDJ ? Les valeurs défendues par l’association, la déclinaison opérationnelle au service des personnes et, tout particulièrement, les pratiques à conforter et à développer

Apprenons à nous l’approprier pour mieux le réinventer.

Henry Colombani

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[1] Les auteurs précisent  : « Le présent rapport présente les dernières données comparables à

l’échelle internationale sur les privations et la pauvreté relative des enfants. Réunies, ces deux mesures distinctes fournissent l’aperçu le plus complet actuellement disponible de la pauvreté des enfants

dans l’ensemble des pays les plus riches. » (Introduction)

[2] Le rapport combine deux formes de mesure différentes mais complémentaires de la pauvreté, ce qui donne une photographie relativement précise du positionnement de la France. Le « taux de privation » se réfère à l’accès à des « variables » essentielles, par exemple le fait de manger des fruits et légumes frais tous les jours, de disposer de livres adaptés à l’âge de l’enfant à la maison ou encore de pouvoir profiter d’un endroit calme avec de l’espace pour faire ses devoirs. Quant à la « pauvreté relative », on considère qu’un enfant est « pauvre » s’il vit dans un ménage dont le revenu est inférieur à 50% du revenu médian par ménage.

[3] On peut relire à cet égard les remarques de Michel CHAUVIERE, « Faut-il encore distinguer l’intérêt de l’enfant et les Droits de l’enfant ? », lors de la Journée qu’exige demain d’Etude d’ESPOIR-CFDJ, le 8/12/2011 : Parent s responsables ? Parents coupables, Actes, p. 8.

[4] On peut relire avec des yeux neufs, en l’appliquant au domaine de la prévention, l’ouvrage de Hans JONAS : Le principe de responsabilité (1979) avec les principes désormais célèbres : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre » ; « Agis de façon que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie. »

Et ce type d’engagement de la responsabilité individuelle est inséparable d’une responsabilité collective dans l’agir humain : désormais, l’homme a la puissance matérielle de détruire l’humanité et/ou les conditions de vie de l’humanité de demain ; il a en même temps de nouvelles obligations. Le devoir est pensé non à partir du faire effectif, mais à partir du pouvoir faire, ce qui oblige : « Le bien-être, l’intérêt, le sort d’autrui a été remis entre mes mains du fait des circonstances ou d’une convention, ce qui veut dire que mon contrôle sur cela inclut en même temps mon obligation pour cela…»

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